Le scandale d’abus et de corruption chez SOS-Kinderdorf a éclaté début mai 2021. L’organisation fait tout son possible pour limiter les informations sur l’enquête interne « indépendante » menée par Waltraud Klasnic. L’avenir de SOS-Kinderdorf dépendra de la manière dont elle gérera ce scandale.

SOS-Kinderdorf est LA principale organisation caritative autrichienne. Fondée en 1949 par l’humaniste Herman Gmeiner après la Seconde Guerre mondiale, SOS-Kinderdorf s’est donné pour mission d’offrir un foyer aux orphelins et aux enfants abandonnés. L’organisation a vu le jour à Imst, dans la province autrichienne du Tyrol. En 1959, le premier foyer SOS-Kinderdorf a été ouvert en Allemagne, financé par l’industrielle Béatrice von Boch-Galhau. Le reste appartient à l’histoire. Aujourd’hui, SOS-Kinderdorf est présent dans 137 pays avec 3 000 foyers/villages d’enfants SOS-Kinderdorf.

La somme des dons versés à SOS-Kinderdorf est élevée et cette organisation caritative autrichienne est connue dans le monde entier pour ses bonnes actions. Selon ses états financiers de 2019, SOS-Kinderdorf en Autriche a reçu 38 millions d’euros de dons de particuliers et 89 millions d’euros supplémentaires de fonds publics pour prendre en charge des enfants dans le besoin. De plus, SOS-Kinderdorf a obtenu des notes élevées en matière de transparence dans une enquête menée par le magazine Der Spiegel en novembre 2018. Selon Der Spiegel, pour chaque tranche de 100 euros donnés à SOS-Kinderdorf, 88 euros étaient consacrés à des projets caritatifs et 12 euros aux frais administratifs. Une autre enquête menée en 2017 par la plateforme de recherche addendum.org a révélé que SOS-Kinderdorf était très performante en matière de coûts de collecte de fonds, qui représentaient près de 17 % du total des fonds collectés. Les photos sur papier glacé de célébrités, de stars du sport et de politiciens lors de divers événements caritatifs organisés par SOS-Kinderdorf en témoignent. Mais comme le dit le vieil adage, si quelque chose semble trop beau pour être vrai, c’est probablement le cas.

En 2014, l’historien autrichien Horst Schreiber a publié un ouvrage très acclamé intitulé « Dem Schweigen Verpflichtet : Erfahrungen mit SOS-Kinderdorf » (Tenu au silence : expériences avec SOS Villages d’Enfants) sur ses recherches concernant l’organisation mondiale SOS Villages d’Enfants et ses défaillances systémiques. Il y décrit la violence, les abus et les violations subis par les enfants et les adolescents dans les « foyers » SOS Villages d’Enfants. Schreiber a analysé les moments structurels de l’histoire de l’organisation qui ont rendu possibles la répression et la violence. Selon son étude critique, le concept de prise en charge introduit lors de la création de l’organisation a recréé une situation familiale avec la hiérarchie traditionnelle des sexes. Le directeur du foyer représentait l’ordre paternel et le pouvoir de sanction, tandis que les mères Kinderdorf représentaient une force de guérison pour l’enfant abandonné. Scheiber est arrivé à la conclusion que de nombreux enfants avaient dû vivre une « chute du nid » une seconde fois. Afin de protéger sa réputation, SOS-Kinderdorf a longtemps privilégié le secret lorsqu’il s’agissait de violences sexuelles contre les enfants et les adolescents confiés à ses soins. De nombreux signes d’abus ont été systématiquement ignorés par l’organisation.

Au début du mois de mai 2021, un scandale international de grande ampleur a éclaté dans de nombreux foyers SOS-Kinderdorf. Au cours des 30 dernières années, des employés de divers sites SOS-Kinderdorf à travers le monde ont détourné des fonds et font désormais l’objet d’une enquête de la part de l’organisation pour corruption. Et comme si cela ne suffisait pas, on a appris que des enfants de 50 foyers SOS Villages d’Enfants situés dans 20 pays à travers le monde avaient été victimes d’abus sexuels et/ou de violences. Ces abus et cette mauvaise gestion ont finalement été largement médiatisés par les grands médias, malgré les efforts déployés par l’organisation pour étouffer le scandale. Le secret qui a entouré ce scandale continue d’être entretenu. SOS-Kinderdorf n’a fourni aucune information supplémentaire concernant les foyers/villages impliqués, le nombre exact d’enfants maltraités ou le montant des fonds détournés. Le livre de Horst Schreiber s’est malheureusement révélé prophétique.

Afin d’étouffer l’affaire, SOS-Kinderdorf a mis en place une commission d’enquête « indépendante » présidée par Waltraud Klasnic, une personnalité politique autrichienne bien connue, aujourd’hui à la retraite, et ancienne gouverneure de la province autrichienne de Styrie.  Aucune information n’a été fournie quant à savoir si les victimes d’abus seront représentées ou auront leur mot à dire dans cette enquête. De plus, le public n’est pas informé de l’avancement de l’enquête. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision autrichienne ORF, Mme Klasnic a déclaré qu’elle enquêtait actuellement sur 22 cas. Son objectif est d’enquêter sur chaque cas. L’idée de verser des réparations aux victimes a été évoquée. Les cyniques pourraient accuser SOS-Kinderdorf de vouloir faire taire les victimes de violences sexuelles grâce à ces paiements.

Bien que ce scandale soit choquant, l’ORF n’en a pratiquement pas parlé lorsqu’il a éclaté au début du mois de mai 2021. L’ORF est une société médiatique publique subventionnée par presque tous les citoyens autrichiens. Elle exploite quatre chaînes de télévision nationales et douze stations de radio, ainsi que de nombreux sites Internet. Au moment où le scandale SOS-Kinderdorf a éclaté, d’autres sujets – tels que les protocoles de chat du chancelier Sebastian Kurz et les SMS échangés entre le ministre autrichien des Finances Gernot Blümel et l’ancien PDG de Novomatic Harald Neumann – ont beaucoup plus intéressé l’ORF que les révélations sur SOS-Kinderdorf, qui n’ont fait l’objet que d’une brève mention dans le journal télévisé du soir, en tant que dernier point à l’ordre du jour.

Beaucoup pourraient se demander où se trouve la justice autrichienne dans cette affaire. La réponse est probablement qu’elle est trop occupée à enquêter sur les politiciens et leurs conversations privées ou semi-privées et leurs SMS. Une enquête devrait être ouverte sur les abus commis par SOS-Kinderdorf et le détournement de fonds, qui constituent des infractions pénales graves punissables en vertu du code pénal autrichien. Les procureurs devraient non seulement enquêter sur l’organisation, mais aussi sur la direction de celle-ci, qui a dissimulé ces abus. Une organisation peut-elle se dégager de manière crédible de toute responsabilité pénale par le biais d’un comité « indépendant » créé et financé par elle-même ?

L’ORF a la responsabilité publique de faire du scandale SOS-Kinderdorf une priorité absolue. L’avenir de l’organisation dépendra de la manière dont elle gérera ce scandale, ou continuera-t-elle à être tenue au secret ?

Photo : Entrée du village d’enfants SOS à Hinterbruehl, près de Vienne, en Autriche. © IMAGO / SKATA
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