Un nouveau leader au passé militant : l’ascension d’Ahmed Hussein al-Sharaa est marquée par des contradictions. Ses appels à l’unité sont mis à l’épreuve par des affrontements violents et l’intégration fragile de la communauté kurde. Dans ce contexte, la récente décision du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de se dissoudre et de déposer les armes en Turquie, associée à l’emprisonnement d’un opposant politique turc de premier plan, suggère une stratégie calculée où l’évolution du paysage syrien offre à la fois une opportunité et une distraction opportune pour les luttes internes de la Turquie.

La Syrie a une nouvelle fois connu un changement important dans sa gouvernance, qui a eu un impact sur la dynamique régionale. En janvier 2025, Ahmed Hussein al-Sharaa est devenu le nouveau dirigeant de la Syrie après le renversement du président Bachar Al-Assad. L’arrivée au pouvoir d’Al-Sharaa marque un tournant dans l’histoire de la Syrie, compte tenu de son parcours complexe et des défis qui l’attendent.

Al-Sharaa s’est d’abord fait connaître sous le nom de guerre Abu Mohammad Al-Julani, invoquant un symbolisme historique. « Al-Julani » fait référence au plateau du Golan, une région conquise par Israël en 1967 et annexée par la suite. Le choix de ce nom témoignait de son engagement dans la lutte plus large pour la souveraineté syrienne. En tant que chef du groupe militant Hayat Tahrir al-Sham (HTS), il a joué un rôle important dans la guerre civile syrienne. Sous son commandement, le HTS a consolidé son pouvoir dans le nord-ouest de la Syrie, et son implication auprès de factions djihadistes, notamment ses liens avec Al-Qaïda, a fait l’objet d’une attention internationale.

Sa décision d’abandonner son pseudonyme à son entrée à Damas a été interprétée comme un passage d’un militantisme extrémiste à un pragmatisme et une modération plus politiques. Il a récemment souligné la nécessité d’une gouvernance pratique et de l’unité nationale. Dans un discours prononcé en décembre 2024 à la mosquée des Omeyyades à Damas, il a qualifié la chute du régime d’Assad de victoire pour la nation islamique, appelant à la réflexion et à la réconciliation. Cependant, le 6 mars 2025 à Lattaquié, la principale ville portuaire de Syrie, des affrontements intenses ont éclaté entre les forces de sécurité syriennes et des groupes armés fidèles à l’ancien régime d’Assad, faisant des centaines de victimes.

Les relations entre le nouveau gouvernement syrien et les factions kurdes, en particulier les Unités de protection du peuple (YPG), sont complexes. La YPG, une milice dirigée par les Kurdes et active depuis 2011, a été le pilier des Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les États-Unis et a joué un rôle clé dans la défaite de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL). Sous la direction d’Al-Sharaa, un accord important a été conclu le 10 mars 2025 pour intégrer les FDS dans les institutions étatiques syriennes, reconnaissant la communauté kurde comme partie intégrante de la nation et visant à unifier les efforts militaires contre les loyalistes d’Assad restants. Cet accord est la fondation d’un accord de suivi signé le 1er avril 2025, qui a abouti à un retrait progressif des unités des FDS d’Alep. En vertu des nouvelles dispositions, les forces de sécurité intérieure kurdes conservent le contrôle des quartiers clés, tandis que d’autres éléments des FDS opèrent désormais en coordination avec le ministère syrien de l’Intérieur, ce qui constitue une étape concrète vers leur intégration officielle dans l’appareil d’État syrien.

Le succès de ces initiatives dépend de la résolution des griefs de longue date et de la garantie d’une représentation équitable des communautés kurdes. Cependant, les violents affrontements qui ont eu lieu à Lattaquié début mars 2025, et qui ont fait des victimes civiles parmi les communautés alaouites, un groupe ethnoreligieux vivant principalement en Syrie, soulèvent des questions quant aux véritables intentions d’Al-Sharaa et à la durabilité de ce nouveau partenariat : des actions similaires pourraient-elles un jour être dirigées contre la population kurde de Syrie ?

La Turquie, quant à elle, considère les YPG comme une organisation terroriste en raison de leurs liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le changement de direction en Syrie a coïncidé avec une nouvelle offensive de la Turquie voisine pour régler son conflit de longue date avec le PKK. Les efforts de réconciliation d’Ankara avec les électeurs kurdes avaient déjà commencé en octobre 2024 ; les développements en Syrie semblent avoir ajouté une urgence supplémentaire.

Le 22 octobre 2024, Devlet Bahçeli, chef du Parti d’action nationaliste (MHP) turc et allié du président Recep Tayyip Erdoğan, a fait une proposition surprenante. Bahçeli a suggéré que le chef du PKK, Abdullah Öcalan, emprisonné depuis son arrestation au Kenya en 1999, soit autorisé à s’adresser au Parlement turc s’il déclarait la fin de l’insurrection armée du PKK. Cette proposition, qui laisse entrevoir la possibilité d’une libération d’Öcalan en raison de son âge avancé, marque un changement significatif par rapport à la position traditionnellement intransigeante de Bahçeli à l’égard du PKK. Ce qui a suivi est historique : Öcalan a lancé un appel officiel au PKK pour qu’il dépose les armes et se dissolve, ce qui a abouti à l’annonce par le groupe, le 12 mai 2025, qu’il mettrait définitivement fin à sa lutte armée et dissoudrait ses structures organisationnelles. Ce désarmement marque la fin d’un conflit qui a duré quatre décennies et coûté la vie à plus de 40 000 personnes.

Cependant, l’arrestation et la détention du principal candidat à la présidence, le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, le 19 mars, pour corruption et terrorisme, suggèrent désormais que le geste conciliant de Bahçeli envers Öcalan était une manœuvre calculée visant à étouffer les voix de l’opposition. Le parti pro-kurde DEM, qui détient 57 sièges (sur 593) au Parlement turc, aurait pu canaliser la dissidence tant au sein du Parlement que dans la rue. En signalant une résolution du conflit avec le PKK, Bahçeli a réduit de manière préventive l’implication des groupes kurdes dans les manifestations plus larges contre l’arrestation d’İmamoğlu. Le geste de Bahçeli envers Öcalan semble donc moins être un changement de politique qu’un effort délibéré pour neutraliser l’opposition avant de s’en prendre à une figure clé de celle-ci. Si la victoire du HTS en Syrie n’est peut-être pas le catalyseur direct de ces mesures, elle constitue un contexte propice qui permet à Ankara de poursuivre simultanément plusieurs objectifs stratégiques.

Les récents développements en Syrie et en Turquie soulignent l’interaction complexe entre la politique, la sécurité et l’économie dans la région. Depuis janvier 2025, la Syrie a réduit jusqu’à 70 % les droits de douane sur les importations turques de près de 270 produits. Un accord de libre-échange négocié entre les deux pays est à nouveau sur la table, après avoir été suspendu en 2011.

L’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Sharaa marque l’arrivée d’un dirigeant au passé controversé, suscitant à la fois espoir et scepticisme quant à l’avenir de la Syrie. La réaction de la Turquie, en particulier l’ouverture inattendue de Bahçeli envers le PKK, suggère une stratégie calculée dans laquelle Ankara tente de tirer parti du changement politique en Syrie tout en réprimant la dissidence interne.

Alors que les deux gouvernements préparent leurs prochaines mesures, des questions plus profondes et plus complexes commencent à se poser. Le PKK aurait-il accepté de déposer les armes et de se dissoudre sans l’effondrement du régime d’Assad et le calcul politique d’Erdoğan visant à s’assurer les votes kurdes en signalant un changement historique ? Et, avec le retrait du PKK de la lutte armée, combien de temps les YPG, considérées par Ankara comme une extension du PKK, pourront-elles maintenir leur position dans le nord-est de la Syrie sans devenir la prochaine cible des pressions turques ? Seul le temps dira si ces transitions parallèles marquent le début d’une stabilité régionale durable ou un alignement temporaire dicté par des considérations politiques.

Photo : Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à droite) rencontre le président par intérim syrien Ahmed al-Sharaa au palais présidentiel d’Ankara, le 4 février 2025. Le président par intérim syrien, Ahmed al-Sharaa, est arrivé mardi en Turquie pour s’entretenir avec le président Recep Tayyip Erdogan. Il s’agit de son deuxième voyage international depuis le renversement du président Bachar al-Assad. La Turquie, qui entretient des liens étroits avec Sharaa, a rouvert sa mission diplomatique en Syrie et envoyé son chef des services secrets et son ministre des Affaires étrangères pour s’entretenir avec lui peu après que les rebelles islamistes du HTS aient renversé Assad le 8 décembre 2024. © IMAGO / Newscom / EyePress
Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner